jeudi 4 avril 2013

L'effet Impulse sans Impulse

Vous vous souvenez ? Je parle d'un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaitre. Et même les moins de 30.




Ce soir, je sors du ciné (un navet) et je remonte le canal pour rentrer.

Tout à coup, je vois un mec à coté de moi qui me parle. J'enlève mes écouteurs et le mec me fait : "excusez-moi de vous déranger mais... j'étais assis au café, là, et... je voulais vous dire... vous êtes une très belle femme ! Voilà ! Alors j'ai fait comme dans les romans, j'ai couru, je vous ai rattrapé".

J'ai ri. J'ai dit merci. Le mec avait une bonne tête, un sourire un peu intimidé mais engageant. Et je me suis demandé s'il y avait un concours d'ouvert quelque part, vu que mercredi dernier il m'est arrivé un truc un peu similaire.

Le mec, encouragé par ma bonne humeur, a continué : "j'étais assis au café, là-bas, et je vais y retourner mais... Si... Je serais ravi de faire votre connaissance alors... si vous.. J'aimerais qu'on reste en contact !"

J'ai bien aimé ses hésitations, et ses élans soudains pour arriver à me dire ce qu'il voulait. C'était courageux, mais sans forfanterie. Il était dans ses petits souliers mais était décidé à aller au bout de son idée.

Je lui ai proposé de me donner son numéro de téléphone, et parce que je suis un peu garce, je fais : "vous avez de quoi me le noter ?" tout en avisant la mise du mec : pas une pochette, pas un blouson, il était sorti d'un bond du café, il y avait peu de risques qu'il ait un stylo et un papier dans la poche de son jean. Il fait alors une mine déconfite, mais se reprend : "vous avez un téléphone !" me répond-il en me montrant mon sac. 

Et pendant que j'enregistre son numéro sur mon smartphone :
- Vous êtes artiste ?
Il est marrant, piqué là, un peu raide mais le sourire aux lèvres. Il semble monté sur un petit ressort, il danse un peu, à la façon d'un enfant heureux de vous voir, qui sait qu'il ne doit pas tout de suite vous sauter dans les bras mais qui en meurt d'impatience.
- heu... un peu. En quelque sorte.
- Ah oui ? Vraiment ! Vous... ?
Ca a l'air de lui plaire. Mais je ne saisi pas bien en quoi cette question est importante pour lui.
- J'écris (oui, mon job qui me fait vivre, c'est beaucoup moins sexy, je me vends un peu. Bon. C'est grave ?)
- Des romans ? Des scénarios ? 
J'ai l'air de lui plaire de plus en plus. Il passe d'un pied sur l'autre, tout excité.
- Des romans.
- Ah ! Et bien vous voyez, aujourd'hui, c'est comme dans un roman !
Et, passant du coq à l'ane :
- Vous vivez avec quelqu'un ? Vous êtes célibataire ?
- Célibataire (Je le regarde par en dessous, me demandant jusqu'où va aller l'interrogatoire, tout en me concentrant sur mon smartphone rebelle)
La réponse semble le ravir.
- Vous avez des enfants ?
- Non. (et comme j'ai fini par arriver à enregistrer mon tout nouveau contact) La suite de l'interrogatoire sera pour une prochaine fois. A bientôt.

Je pense qu'il tenait absolument à garder le contact, à parler, pour ne pas me laisser filer. 

Et là, en écrivant, je me demande si nous nous sommes dit au revoir, je ne me rappelle pas, est-il possible que j'ai été si mal polie ? Cela semble bien peu probable, mais j'étais, disons... quelque peu surprise. 

Il semble bien que les choses changent et que, sans que je m'en rende compte, l'effet que je produis sur les gens évolue sensiblement. Je suis définitivement "in progress" !




mardi 2 avril 2013

"Les mots pièges qui alimentent les maux" par E.

E. m'envoie un texte à publier, réponse au billet sur les mots pièges.

E. et moi avons une façon très différente d'aborder le monde et la vie. Je n'en fais pas un casus belli. Je suis même intimement persuadée que c'est ce qui fait notre attirance mutuelle. L'inconnu est toujours plus désirable que le rebattu. Mais il y a avec E. un mélange étonnant entre le connu et l'inconnu : j'ai la sensation que personne ne me connait mieux que lui, et j'ai également la sensation de très bien le connaître, et en même temps j'ai la certitude que nous vivons dans des mondes totalement différents et assez impénétrables l'un à l'autre. Non, vraiment, je n'en fais pas un casus belli, mais ça n'est pas toujours confortable.


Les mots pièges qui alimentent les maux.

Il est intéressant de regarder en quoi les mots pièges le sont souvent par « omission » de les situer dans leur cadre de référence. L’exemple proposé par Marionde dans « les mots pièges » lorsqu’elle se sentait « mauvaise » alors que nous parlions de contamination de l’Adulte par l’Enfant illustre parfaitement ce constat.
Avant de poser une hypothèse sur ce qu’il s’est peut être joué entre nous, il me semble nécessaire de présenter quelques concepts d’Analyse Transactionnelle.
Les états du moi
Les termes Enfant, Adulte, Parent, avec des majuscules, sont des concepts qui appartiennent à une théorie psychanalytique établie par le psychiatre Eric Berne (né à Montréal en 1910, mort aux USA en 1970) entre 1950 et 1970. En s’appuyant sur le travail de Paul Federn (proche de Freud né à Vienne en 1871 mort à New York en 1950) et sur l’observation de ses patients, il conclut que la structure de la personnalité comporte des émotions des pensés et des comportements qui peuvent être :
  • Introjectés à partir des figures parentales : le Parent.
  • Congruents et en lien avec la réalité : L’Adulte.
  • Vestiges des vécus infantiles restés fixés pouvant apparaitre de façon non maitrisée dans la vie courante : l’Enfant.

Eric Berne modélise ce concept par trois cercles empilés verticalement et se tengentant

Il observe que certaines personnalités excluent pratiquement la totalité d’un état du moi, il nome cela l’exclusion. Chacun aura croisé dans sa vie une personne donneuse de leçons ne prenant jamais le temps de plaisanter, de se détendre, de faire l’amour,… Qui exclue presque totalement son Enfant.
De la même façon il observe que le Parent et/ou l’Enfant peuvent empiéter sur l’Adulte. C’est cela qu’il nome la contamination. Par exemple, une contamination de l’Adulte par le Parent peut correspondre à une personne qui rationalise et démontre une valeur parentale par l’utilisation de généralisations, de grandiosités, de minimisations,… « Les noirs sont bien montés », « les maghrébins sont des voleurs », « Les femmes ne savent pas conduire ». La contamination de l’Adulte de cette personne par son Parent la conduit à véhiculer ce genre de préjugés qu’elle estime comme une réalité dans l’ici et maintenant.
Bien entendu, la théorie de l’Analyse Transactionnelle comporte beaucoup d’autres concepts qu’il n’est pas nécessaire de développer ici. Je ne mettrais en avant que et les Scénarios de vie et les Jeux Psychologiques.


Le scénario de vie
Selon Eric Berne, l’enfant tout petit peut rencontrer des situations insatisfaisantes et répétitives pour lesquelles il n’est pas en mesure de donner un sens. Ces situations sont bien souvent générées par l’absence, les dysfonctionnements, les méconnaissances,… des adultes qui s’occupent de lui. Pour supporter la situation, l’enfant prend des décisions qui restent imprimées dans son inconscient et qui conduiront ultérieurement sa vie d’adulte.
Il faut prendre en compte que ces décisions prises avec les moyens dont dispose un enfant de cet âge (très précoce), sont souvent inadaptées aux situations rencontrées par l’adulte qu’il deviendra. Cet adulte n’aura généralement pas conscience du mécanisme qui le pousse. C’est ainsi par exemple que certains reproduisent toute leur vie les mêmes situations d’échec.

Les jeux psychologiques
C’est avec les jeux psychologiques et son ouvrage : « Des jeux et des hommes » qu’Eric Berne et l’analyse transactionnelle ont été connus du grand public à la fin des années 1960. Le jeu est une séquence de vie qui se joue à deux ou plus et qui conduit le perdant à ressentir un malaise plus ou moins profond suivant l’intensité du jeu.
  • Le joueur A identifie inconsciemment un point faible chez B.
  • A lance un appât souvent anodin, B s’en saisit (c’est son point faible), il y a plusieurs échanges entre A et B.
  • Il y a ensuite un coup de théâtre initié par A.
  • B ressent un gros malaise.
  • A et B tirent leurs bénéfices (négatif pour B, négatif ou ponctuellement positif pour A)
Les querelles de couples qui se jouent pendant des années sur les mêmes sujets illustrent parfaitement ce qu’est un jeu dans la vie de tous les jours.
Les jeux mis bout à bout, tout au long de la vie permettent de maintenir en place le scénario et de ne pas remettre en cause les décisions prises par l’enfant.
Bien entendu, il y a en arrière plan de ce mécanisme une grande part d’inconscient.


Une fois ces trois concepts posés, comment interpréter la perception de Marionde qui se sentait « mauvaise » lorsque nous parlions de la contamination de mon Adulte par mon Enfant ?
Marionde connait très bien l’Analyse Transactionnelle et devant son incompréhension du terme « contamination » je lui ai rappelé ce qu’Eric Berne mettait derrière. J’utilisais ce terme pour parler de difficultés qui touchent à mon enfance et qui donc, me sont propres. Alors, pourquoi cette perception ? Pourquoi Marionde se voit comme « un toxique narguant un pauvre abstinent » ?
Je formule l’hypothèse qu’il s’agit peut être de l’amorce d’un jeu psychologique entre nous. Cette réponse au texte «Les mots pièges » est peut être une façon pour moi de « saisir l’appât ». Nous verrons la suite que nous donnerons à cette séquence de vie.
Si l’hypothèse ci dessus est exacte, Marionde et moi pouvons nous interroger en quoi ce jeu vient renforcer et inscrire dans la durée nos scénarios respectifs.

Bien à vous tous
E

samedi 30 mars 2013

Contenance

Il y a quand même eu des signes précurseurs.


Je n'ai rien dit de mes séances de jambes en l'air avec L. Pourtant, il y aurait eu matière. Je ne vous ai rien dit de mes quelques rendez-vous ces derniers mois avec G. Pourtant, il y avait là aussi de quoi faire. J'aurai pu vous conter mes déjeuners et pots successifs avec E. Je m'en suis bien gardée. Pourtant, là, pas de détails scabreux, notre relation est platonique désormais. 

J'ai écrit deux "romans" autobiographiques. Le troisième ne le sera pas.

Cela ne lassait pas de m'interroger. Après m'être largement montrer, exhibée, mise à nue, je me mettrais à avoir des pudeurs de vierge ?

Oui, mais non.

Pourtant, je vous rassure, ma vie m’intéresse toujours, et de plus en plus. Et c'est peut-être là que réside le mystère.

J'ai longtemps été vide. Vide de moi, vide d'évènement. Multiplier les rebondissements, les aventures, les moments remarquables (en positif ou négatif), était une solution pour nourrir mon vide, ce tonneau des danaïdes.
Pour que ma vie prenne une dimension quelconque, pour qu'elle existe vraiment, j'ai aussi trouvé une médiation formidable : j'ai écrit. C'était une joie féroce que de se sentir exister, enfin ! Grace à ce que j'écrivais. Grace à mes romans, grâce à mon blog ou autres lieux d'écriture et de publication. En forçant le trait, je dirais que je ne vivais vraiment les choses qu'en les écrivant, mieux en les relisant. Le summum de la sensation d'avoir vraiment vécu "ça" étant que d'autres le lisent, et le commentent. Si cela existait pour les autres, c'est que ça existait vraiment.

Force m'est de reconnaître que, durant presque toute ma vie, je n'ai vraiment exister que dans et grâce au regard des autres. Tout en prétendant me foutre comme d'une guigne de ce que pouvait penser les gens. Ce qui était en partie vraie : peu importe ce qu'ils en pensaient pourvu qu'ils en pensaient quelque chose ! Pourvu qu'ils me voient, m'accordent une existence.

Tout cela est bien triste.

Donc, m'interrogeant sur mes pudeurs soudaines, j'ai réalisé cette chose étonnante : j'existe en moi désormais, en dehors de tout regard, en dehors de toute validation par autrui. Je ne dis pas que je me suffit à moi-même, non. Ce fantasme m'a quitté en même temps que mon besoin de "validation extérieure" pour vivre. Je dis que en moi il n'y a plus le vide, il y a du plein. Ma vie est en moi, elle n'est plus dehors aux quatre vents, à la grâce de celui qui la ramassera et me la rendra toute sale et déformée.

J'ai des frontières désormais, qui contiennent des choses intimes et qui doivent le rester. Ou bien, si je les donne, c'est en cadeau, c'est chose précieuse que j'offre. Je ne suis plus un terrain vague ouvert à tous.

Il y a un inconvénient à cela malgré tout. Je me sens fragile. Toutes ces choses en moi, toute cette vie, c'est fragile, c'est précieux. Moi qui, souvent, ne me suis pas ménagé, ai affronté des situations douteuses, voire dangereuses, je me sens menacée par quelques aléas qui peuvent sembler mineurs. Les petites tempêtes du quotidien battent mes côtes. Je ferme les ports et les frontières pour consolider mon pays en devenir.




mercredi 27 mars 2013

In progress

Un mystère est en passe d'être résolu.

Pendant longtemps, je me suis étonnée que les hommes ne m'abordaient pas dans la vie réelle. D'ailleurs, ils ne me regardaient même pas. J'en étais donc quitte pour draguer sur le net. Je me sentais moche et je tentais donc de vérifier que, grâce au net, on s'attache moins au physique et plus à la beauté intérieur. Rien que d'écrire ça je suis à la limite de faire pipi dans ma culotte de rire, mais que voulez-vous on se raccroche à ce qu'on peut.

Et puis, il eu cet épisode poignant, reconnaissons-le, où j'ai pleuré dans les bras de E. (il y a trois ans environ) parce qu'il m'a dit que j'étais belle. Il a ajouté que j'avais bien le droit, moi aussi, d'attirer les regards des hommes. C'était la première fois qu'on me disait que j'étais belle, ou la première fois que je l'entendais. 

Depuis ce jour, je suis belle. 

Et petit à petit j'ai attiré le regard des hommes dans la rue. Parce que j'ai entendu aussi cette évidence : les hommes ne se retournent pas sur la beauté, il se retourne sur ce qui est potentiellement baisable. Ce qui n'est pas du tout la même chose. Une beauté froide dont on sent qu'elle a les cuisses soudées n’attire guère les regards, quand un petit boudin à l'air déluré remporte les suffrages. Je me sentais belle, restait à avoir l'air délurée. 
Aujourd'hui, c'est devenu un jeu : dans la rue, dans le métro, je comptabilise les oeuillades et les têtes retournées, et je m'en brosse l'égo. Une vraie cagole !

Mais on ne m'abordait pas, sauf de façon tellement vulgaire que c’était surement des actes de sabordage désespérés, voire une vengeance personnelle contre les femmes qui trouvait son exutoire.

Le frotteur de noël, de sinistre mémoire, fût une exception. A moins qu'il ne soit le premier d'une longue lignée.

Aujourd'hui, j'ai été abordé par un collègue, dans une expo professionnelle. Le truc tellement improbable que j'ai d'abord cru que le type m'avait pris pour quelqu'un d'autre. Peut-être ressemblais-je à s'y méprendre à quelqu'un de sa connaissance, ce qui expliquait qu'il me cause ainsi, de but en blanc, du prospectus que je venais d'attraper dans un distributeur.

Le gars était intarissable  trouvant toujours à relancer la conversation quand moi je restais quelque peu sur la réserve. Il faut dire que son air d'ancien hippie sur le retour m'a incité à penser qu'il s'était égaré à la cité des sciences, au milieu du troupeaux de collègues (Ah ! Quel beau métier, professeur !* devait-il penser.) Mais que nenni, nous échangeâmes sur nos disciplines respectives. Puis, comme nous passions devant l'expo sur l'univers, sur le boson de Higgs et la physique quantique. Je vous le dis tout net, le boson de Higgs, les multivers et autre chat de Schrödinger sont les incontournables de cette année et certainement de la suivante. Si vous ne voulez pas passer pour un demeuré, renseignez-vous. Lisez les oeuvres de vulgarisation de Klein (Etienne, pas Yves), lui aussi un incontournable en société, ou matez ses vidéos sur youtube.

Mon cher collègue donc, après m'avoir taillé un bout de bavette, s'est élégamment éclipsé pour me laisser visiter l'expo tranquille, non sans m'avoir glissé ses coordonnées dans la main et m'avoir quelque peu arraché mon mail. De fait, assez estomaquée par la leçon de drague que je venais de recevoir, je n'ai pas eu le coeur de le priver de cela.

Il n'a pas perdu de temps. J'ai déjà un mail dans ma boite, rédigé avec une orthographe plus rigoureuse que la mienne. A vrai dire, je me tâte. L'histoire est mignonne mais le mec me laisse assez indifférente. Pour l'instant. Ou pour toujours. Je ne sais. 

Mais, la bonne nouvelle, c'est que je suis désormais accessible. On m'aborde, on me cause, je ne réfrigère plus le peuple à 20 mètres à la ronde. Et même on me fait une petite cour fort agréable. Cela suffit à mon bonheur.


* Attention, contrepèterie !

mardi 26 mars 2013

Petits déjeuners à Prague


Prague, c'est très bien. J'ai beaucoup aimé. Même seule. En fait, je crois bien que j'ai aimé Prague parce que seule. J'ai, à vrai dire, un rythme à moi. Plutôt placide. Un brin contemplatif. La compagnie en voyage m'agite, voire m'agace.

Où j'ai dormi


Le petit déjeuner à l'hôtel est un moment privilégié pour observer les couples. Et constater que, décidément, on est mieux seule que mal accompagnée. Et même, mieux seule qu'accompagnée tout court.

En arrivant dans la salle à manger de l'hôtel, j'avise un mec assis tout seul. C'est rare les gens qui voyagent tout seul. Un quelque chose m'agace chez ce type. La trentaine veule, il est affalé dans des vêtements informes et sans couleurs bien déterminées. Son regard peine à se fixer, il papillonne à la recherche d'un but, d'un point de fixation, qui arrive sous la forme d'une demoiselle de son age mais aussi raide qu'il est mou. Elle ne descend pas les trois marches qui l'amèneraient dans la salle à manger, non. Elle hèle de loin et de toute sa hauteur son caniche compagnon, d'une voix glaciale et en agitant un index sans appel. Elle articule quelque chose. Le caniche secoue la tête : il ne comprend pas. Elle lève les yeux au ciel, s'agace. Il se lève et trotte, l'échine basse. Il se tient cependant à bonne distance de sa maîtresse, la mine et la posture serviles. D'ailleurs elle a reculée lorsqu'il s'est approché. Pour éviter de le toucher ou le faire avancer encore : vient mon toutou, viens, mais bats les pattes !
Elle lui donne ses ordres : « fait moi une tasse moitié café moitié chocolat, faut que je vois un truc à la réception ». Il obtempère et va tracasser le distributeur de boissons chaudes. Lorsqu'elle finira pas s'asseoir du bout des fesses en face de lui elle déclarera d'un ton pincé que ça aurait été meilleur chaud.

Ils arrivent à la queue leu leu, elle devant, lui derrière. Ils suivent le même chemin devant le large et copieux buffet. Elle s'approche des viennoiseries, il fait de même. Mais elle découvre la vaisselle non loin et se détourne de son but premier pour aller se servir un verre de jus d'orange, il fait de même, dans son sillage, à quelques secondes de distance, d'un geste identique. Elle retraverse vers les viennoiseries et le pain, son homme sur ses traces. Elle opte pour deux tranches de pain aux céréales qu'elle pose sur une assiette. Son type hésite, se désuni. Sa main s'envole comme à regret vers le pain aux céréales mais son regard couve les viennoiseries. Dans un mouvement tournant, il attrape une tranche de pain et choppe au passage, comme si de rien n'était, une poignée de mini-viennoiserie. Mais il a pris du retard, sa compagne a filé à l'autre bout, non sans prendre note de la désertion de son monsieur. Dans ses yeux, le contentement le dispute à l'agacement. Elle est à la fois contente que son mec prenne un peu les choses en mains, qu'il montre de l'initiative, selon ses capacités. Et en même temps il l'agace à ne pas faire ce qui est prévu. Du coup, elle ne va pas le rater : il sait combien de calories il y a dans ces petites saloperies ?

Cimetière juif et sa mangeoire à oiseaux


Ils sont vieux, ils doivent fêter leur noces de marbre ou de je ne sais quel truc solide. Sans un mot, et même sans un regard l'un pour l'autre, sans concertation, lui s'occupe de griller un gros tas de tranches de pain de mie pendant qu'elle remplie des tasses et des verres. Dans un ballet singulier, où chacun semble pris dans sa propre musique, ils vont et viennent comme s'ils n'appartenaient pas à la même dimension, mais avec un but commun : rapatrier sur la table tout un tas de truc et de machins, par série : elle les confitures, lui les assiettes de charcuteries, elle les liquides, lui les tartines. Ils finissent par s'asseoir l'un en face de l'autre, toujours sans un regard et sans une parole, comme deux fantômes. Il plonge dans la tasse de café que vient de sucrer la femme. Elle attrape avec voracité deux tranches de pain grillé qu'il vient de poser sur la table. Et si, un matin, monsieur avait envie d'un thé et madame d'un pain au chocolat ? Un monde clos et rance s'écroulerait pour cause d'air frais ? Les noces de marbre voleraient en éclats de rage ?

Ils sont quatre, deux couples interchangeables. Il sont beaux, ils sont minces, ils ont des lunettes discrètes mais néanmoins coûteuses qui corrige leur presbytie. Ils défilent et virevoltent dans la salle à manger. Les dames exhibent leur formes élancées dans des jeans moulants mais quand même un peu usés. Les hommes ont un pull noué autour de leurs épaules contrastant savamment sur la polaire. Tout le monde porte des chaussures de marche à crampons, des Aigles. La cinquantaine conquérante, ils regrettent que tout ne soit pas bio sur le buffet, mais garde un sourire zen aux lèvres. Ils paradent. Je suis au spectacle. Ils sont beaux, ils sont riches, ils sont heureux ou font semblant de l'être, ils sont écologiques, ils sont équitables, et ça doit se savoir !

Place de la vielle ville, à quelques heures du départ

Bref, chaque journée à Prague commençait par un moment d'épiphanie : je me frottais les mains d'être seule, merveilleusement tranquille.

samedi 23 février 2013

Les mots pièges

Les mots (et les concepts sous-jacents) m'ont sorti de mon désordre. Nommer, catégoriser, m'a permis de donner un sens aux évènements, et surtout des leviers d'action. 

Nommer E. comme manipulateur, par exemple, m'a permis de comprendre la confusion et la paralysie dans lesquelles j'étais plongée, puis m'a donner les outils pour me protéger. Et même, ce mot, et ce que j'en apprenais, m'a donné l'autorisation de me défendre. 

Mais les mots sont parfois piégés. Et quand j'ai dit à mon psy que l'analyse transactionnelle était un langage commun bien commode avec ma psy précédente, il m'a fait remarquer (les psy traditionnels ont une aversion courante pour les techniques diverses des psychothérapeutes, y compris l'AT) que le langage commun, les mots prêt à l'emploi, étaient souvent des inhibiteurs d'émotions. Dans un processus que je connais par coeur, j'ai commencé par me sentir fragilisée : ce mec voulait-il dire que tout le travail que j'avais fait depuis trois ans était à foutre à la poubelle ?

Bien sur que non. 

Il y a des situations où simplifier sauve. Où le "bon" mot donne l'énergie qui manque pour survivre. Quand on est en danger de mort, ce n'est pas le moment de se demander ce qui pousse votre agresseur à vous viser avec son pistolet ; quand on pense tous les jours au suicide le plus urgent n'est pas d'aller sonder les misères de sa petite enfance, bien au contraire.

En écoutant Monsieur Psy, j'ai eu rapidement la sensation que des champs nouveaux s'offraient à moi. Sa façon de me parler (ou ma façon de l'entendre ?) m'ouvrait vers des territoires non pas inconnus, mais que je ne savais pas où déposer.

C'est ainsi que, m'a-t-il dit, ma préoccupation concernant mon sentiment d'incompétence à parler, à dire des choses importantes pour moi, allait dans deux directions. Tout d'abord, l'intérêt que pouvait avoir ma personne et l'importance de ce que j'ai à dire (Suis-je importante ? Ne passe-t-on pas la majeur partie du temps à dire des choses "inutiles" ? Quelle discussion avait une réelle importance pour moi ?). Et ensuite, deuxième direction, quelle est la place de l'humain dans le monde, quelle importance a sa vie et sa parole au regard de la mort et de l'univers.

Wahouuu ! Tout à coup, mon souci très circonscris me semblait-il (à savoir mon impression que ce que j'ai a dire n'a aucune sorte d'importance) rejoignait une angoisse métaphysique que je triturais depuis un certain temps, par un mécanisme magique que je ne m'expliquais pas encore. La surprise n'a eu d'égale pour moi que le soulagement que je ressentais alors : je n'étais plus seule avec mon angoisse, j'avais trouvé à qui parler.

Avec Madame Psy, les choses étaient toutes autres. Avec elle, je réduisais les têtes. La mienne et celle des autres. J'apportais mes méandres et elle les faisait passer dans l'entonnoir, bien en ordre. Au prix d'une simplification parfois un peu excessive à mon goût. J'avais souvent l'impression, à la fois de trouver une aide et le courage pour avancer, et de sacrifier une part importante de moi. Je ne savais pas bien laquelle. Ni si c'était une "bonne" part ou une "mauvaise". Mais quand on est perdu en pleine jungle, sans eau ni pain, il faut bien trouver une serpe pour tailler une route, on fera de la botanique plus tard.

Lors d'un déjeuner avec E., nous avons convenu que notre "nouvelle" relation était tout de même bien ambiguë. Il ne nous échappait pas que, derrière les verres et les déjeuners, un désir autre qu'amical s'exprimait. Une amie a qui je racontais la chose m'a fait remarquer que, justement, il n'y avait pas d’ambiguïté puisqu'on la reconnaissait ouvertement. Comme quoi, nommer quelque chose peut juste servir à dire le contraire.

E., féru d'analyse transactionnelle (AT), m'a dit : "notre parent est contaminé par notre enfant". Le mot "contamination" m'a fait bondir. Je ne me sentais pas malade, merci. Et je refusais de voir ses sentiments pour moi (et moi-même par rebond) comme une maladie, comme une chose mauvaise qui "contamine". J'aurai tout aussi bien pu lui en remontrer et lui balancer que ce que je voyais surtout c'était une contamination de son enfant libre par son parent normatif. Mais l'essentiel n'était pas de se battre avec les mots de l'AT. L'essentiel était pour moi d'entendre la peur que E. ressentait. La même peur qui lui avait fait m'envoyer un mail où il me disait se sentir comme un alcoolique devant un bar bien fourni, alors qu'il ne voulait pas retomber dans la compulsion sexuelle. Je me suis vue comme un toxique narguant un pauvre abstinent. Puis j'ai compris sa peur. Et j'ai compris qu'il me refilait le bébé : lui ne me désirait pas bien sur, j'étais la ville tentatrice. Le pervers c'était moi, pas lui. Clivage, déni, expulsion sur l'autre. 

Pour moi, l'amour n'a jamais été une maladie. Pour lui toujours. 20 ans de thérapie n'y changeront peut-être rien.

Pour autant, je rejoint E. sur la conclusion : pas de sexe entre nous. Mais je ne ressens pas de peur, pas de dégoût, pour ce que je ressens. J'ai cherché à m'approcher de ma pensée en disant à E. que le fantasme et la vie pouvait être distincts (et le devait dans notre cas), mais que ce n'est pas parce que ca ne se rejoignait pas que c'était décevant. Le fantasme, comme la lecture finalement, multiplie les vies : on vit quelque chose en fantasme, et on vit en vrai autre chose, différent mais pas moins bien. Tout le problème est de gérer la frustration pour mettre le fantasme à sa place et profiter pleinement de la vie, tout autant que du fantasme.

Dans Vérités et mensonges de nos émotions Serge Tisseron utilise deux autres mots pour expliquer celà : il y a ce qu'on désire et ce que l'on souhaite. Deux choses à ne pas confondre, mais dont aucune n'est "mal".

Tisseron explique aussi comment le terme de "résilience" est piégé, comment il a pris des connotations morales qui le rende glaçant et in-opérationnel du même coup, voire dangereux. Des termes, apparemment bien commodes, ne font que réduire le vécu et caricature la vie émotionnelle, au point de dénaturer l'humain.

Bon nombre de termes utilisés en psychologie, décrivant au départ des processus précis, mais devenus fourre-tout, sont des bombes anti-personnelles. 
"Contamination" en est un. 
"Passage à l'acte" aussi tant il est devenu évident que ce passage à l'acte ne peut être que négatif. Pourtant, quand on a le cul entre deux chaises, ou les deux pieds dans le même sabot, on a tout intérêt à "passer à l'acte", à faire quelque chose. 
"Manipulateur" en est un troisième, puisque la peur de l'autre s'érige alors en principe quand c'est le soin de soi qui devrait l'être. "Amour" en est finalement encore un, puisque le lien (avec lequel on confond souvent l'amour, mais s'il n'y a pas d'amour sans lien, il y a des liens sans amour) est parfois source de bien des désagréments.
Mais c'est aussi le cas d'"oeudipe", dans la bouche de ma mère. Ce mot, avec la définition qu'elle lui donnait, et toutes ses connotations infamantes. Il n'est pas anormal qu'une petite fille soit un peu amoureuse de son papa, m'a dit E. Pour n'importe quelle petite fille non, mais pour celle que j'ai été, si ! C'était même la source de tous mes problèmes et de tous les problèmes relationnels entre mes parents, dixit ma mère. 
Pour autant, ce que ma mère livrait, c'était sa propre honte d'aimer son père à elle. Sa propre culpabilité d'être l'enfant préféré de son père, et peut-être même un peu plus, la petite fille née juste après guerre, l'enfant de l'espoir et qui devait rendre le sourire à son père. Elle ne disait pas que des conneries, mais elle se trompait de destinataire. Elle aussi, me refilait le bébé. 

Mais alors, que dire ? Avec quels mots ?








mercredi 20 février 2013

Moi et moi

Je prépare mon voyage à Prague. J'y vais seule.

Pendant longtemps, j'ai peuplé mon insupportable solitude de revenants. 

En premier lieux, je ne vivais pas sans ma mère. A tout instants, ma mère commentait ma vie, me soufflant les répliques, et ce que je devais en penser et en sentir. Je vivais sous le regard de ma mère, et quand je trouvais quelques choses de... de.... Dis moi maman, c'est comment ? Et je l'entendais me dire que c'était beau, alors je ressentais le beau. Que c'était triste, alors je ressentais le triste. Mais le plus souvent c'était très énervant pour ma mère, alors je ressentais l'énervant. Ou encore, presque aussi souvent, c'était bien honteux pour ma mère, alors je ressentais la honte.

J'ai eu beaucoup d'"amis" intérieurs, qui me voulaient plus ou moins de bien.

Les hommes que j'ai aimés ont été de ceux-là. Même en leur absence, ils étaient dans ma tête (pas tous en même temps, hein). Ils étaient bien plus confortables que ma mère, dans le genre "amis" intérieurs. Bien plus bienveillants.

Je leur parlais. Pas toujours à voix haute. En ballade, ou en train de cuisiner, ou choisissant un livre, je partageais avec eux mes surprises, mes émerveillements, mes doutes, mes peurs, mes tristesses. Ils me répondaient, me guidaient, me donnaient leur avis. J'étais à la fois moins seule, et plus seule. Parce qu'un "ami" imaginaire, il ne peut pas vous prendre la main.

Et puis, il y a autre chose. La joie, et la beauté des choses, s'en trouvent amoindries. Parce que ce que je rêvais secrètement, c'est de ne pas être seule avec tout ça. Et même en peuplant ma tête d'"amis" intérieurs je savais bien que j'étais seule.
En revanche, la peine, le tristesse, avait quelque chose d'insondable. Doublée par la solitude qui était elle même en écho : j'étais doublement seule : réellement, et de sentir combien mes "amis" intérieurs me manquaient. Cet homme, dont j'avais la sensation qu'il m'accompagnait partout, il n'existait tant, il était à ce point envahissant, que parce qu'il était absent.

Je n'avais plus l'age de croire complètement à un ami imaginaire.

E. m'a ainsi accompagné, en passager clandestin, et à l'insu de son plein gré, à Florence, il y a 3 ans. A vrai dire, à l'époque, il était partout avec moi, jusque sous les corps de mes nombreux amants de fortune.

Depuis, je ne suis pas repartie en voyage.

Ma mère m'a quittée. Un jour, j'ai réalisé qu'elle n'était plus dans ma tête, ou alors beaucoup plus rarement. La séparation a été vraiment consommée quand je lui ai envoyé ma lettre de rupture, il y a presque un an.
La honte envahissante m'a quittée en même temps. De même que la colère perpétuelle de ma mère. Ma mère est une femme en colère.

Je l'entends parfois encore, en de rares occasions, et alors mon sentiment de gêne est immense. 
Le souvenir récent le plus cuisant date du vendredi où j'ai bu un verre avec E. Je parlais de ma mère, et j'avais ses intonations, ses mimiques. Je la sentais en moi.  E. m'a fait remarquer mon index pointé, le doigt accusateur, le doigt de ma mère. Je n'ai ce geste que lorsque je suis elle. Et E. le sait.
Mais j'ai aussi été ma soeur. J'ai parlé d'elle, et j'entendais sa voix à la place de la mienne. J'avais son petit tic, avec la bouche, pour cacher ses dents. 
Toute mon attention était tendue vers le but de me dire moi, même avec leurs voix à elles. Ne pas m'oublier derrière ces envahisseurs.

Se débarrasser de ses "amis" intérieurs, c'est bien, c'est bon, ça libère la vie. Mais il y a encore mieux.

Cette après-midi, je suis sortie de la BNF au coucher du soleil. Entre les quatre tours gigantesques, sur le parvis de bois, j'ai été arrêté par une image superbe. Dans une clarté hivernale, à la fois froide et brillante, les tours de la BNF, le mk2 entre les deux, quelques bâtiments d'habitation tout aussi modernes, et, pointant gaillardement au milieu de tout celà, illuminé par la lueur du couchant, un clocher ; une église en pierre de taille, quelque chose d'ancien, d'à la fois incongru et essentiel au milieu de toute cette modernité, et qui se découpait sur le disque éblouissant du soleil.

Alors, j'ai ressenti la beauté fragile de cet instant. J'étais seule, et pourtant... A l'intérieur de moi, il y avait quelqu'un, quelqu'un à qui j'ai dit : "regarde ca !" et qui m'a répondu : "Arrête toi et profite !" Il y avait quelqu'un en moi, qui se réjouissait avec moi. Et ma joie alimentait la sienne en retour. C'était comme un jeu de ping-pong, qui nous faisait un bien fou à toutes les deux, qui multipliait ma joie, mon bonheur d'être en vie, d'être là, devant ce spectacle. 

J'étais seule avec moi-même. Et j'ai compris que j'étais en moi depuis un moment déjà, sans que je m'en sois vraiment rendu compte. Peut-être que j'avais pris la place de mes "amis" au fur et à mesure de leur disparition. J'avais pris ma place en moi.

La solitude n'est pas le vide.

Je sais qu'à Prague, je n'y serai pas seule. Je n'y serai pas avec des "amis" imaginaires, me gâtant mes joies et accroissant mes tristesses et ma solitude. J'y serai avec moi. Et je suis prête à me faire voir de belles choses.