dimanche 28 octobre 2012

"Je t'abandonne lâchement'

Je sais, je vais en décevoir plus d'un. Une fois encore, je ne vais pas raconter une partie de jambes en l'air. Pourtant, j'ai de la matière, mais, allez savoir pourquoi, j'ai envie de me garder tout ca pour moi en ce moment.

L. s’apprêtait à me quitter cette après-midi, et il utilisa la formule qui sert de titre à mon article : "je vais t'abandonner lâchement". Formule qui n'est plus anodine pour moi, et que je n'utilise plus jamais, depuis que ma psy m'a expliqué plusieurs fois qu'un adulte on le quittait, on le laissait, mais on ne l'abandonnait pas. L'abandon est réservé aux enfants (aux animaux domestiques, peut-être aussi, mais ca, ma psy n'en a pas fait état). Les premières fois que cette vérité a sonnée à mes oreilles, je l'ai trouvé assez oiseuse et, pour tout dire, verbeuse. Depuis, j'ai compris. Et, comme je l'expliquai assez sentencieusement à L., abandonner un enfant, c'est le mettre en danger grave et immédiat, peut-être même en danger de mort. Un adulte est en capacité de vivre sans l'autre sans mettre en jeu ni son pronostic vital, ni sa santé mentale.

Certes. Et pourtant, L. m'avait déjà abandonné. Comme presque tous les êtres que j'ai rencontré. 

Hier soir, dans le métro, pour commencer. Il marchait à 40 cm de moi, et un malaise diffus m'envahi, puis grandit comme une ombre géante. Je sentais L. s'éloigner de moi, je le sentais loin, je me sentais seule, délaissée, dans un monde de plus en plus menaçant. Petit à petit, je ne voyais autour de moi que visages grimaçants, humains imprévisibles, mouvements brusques, et ce gouffre de 40 cm. Que je fini par franchir en glissant ma main dans la sienne, avec au ventre la terreur qu'il ne la rejette.

Plus tard, lors de la soirée où nous étions ensemble, il s'était levé pour aller se débarrasser de son assiette, et avait disparu depuis un moment vers le buffet. Sentant l'habituel sentiment d'étrangeté et de frayeur pointer son nez, je décidais d'appliquer la méthode, ma méthode, anti-abandonnite aigue. J'avais faim, javais envie d'une deuxième assiette de buffet, la seule chose à faire était donc de m'occuper de cela, plutôt que de me déconfire sur mon siège. Et le mieux était de partager mon bout de repas avec quelqu'un, aussi je repérais une amie de L. pour la rejoindre une fois mon assiette remplie. J'avais aussi le secret espoir de retrouver L. à proximité du buffet, ou en chemin.
Arrivée dans la queue pour me servir au buffet, mes affaires ne s'étaient pas arrangées. J'avais désormais envie de fuir, de prendre mes cliques et mes claques et de filer sous ma couette. Tout plutôt que de constater de visu que, effectivement L. en avait eu ras les couettes de se traîner Marionde à ses basques, ou qu'il avait trouvé distraction plus amusante, et qu'il allait bel et bien m'abandonner là, en terrain hostile, de façon violente, il allait me jeter comme une crotte, et longtemps je garderai imprimé dans ma mémoire son regard méprisant. 

Je connais tellement bien le processus que, parallèlement, la machine à remonter la pente glissante s'était mise en branle. 
Une voix bienveillante me parlait dans un coin de mon cerveau.
Rien, mais alors rien du tout, pas même un geste, un coup d'oeil, un souffle, ne pouvait accréditer l'idée que L. allait faire cela. Et même, tout me laissait présager l'inverse. En y pensant sérieusement je ne l'imaginais pas un instant se comporter de la sorte.
Nous nous étions perdu de vue depuis au moins, oh... cinq minutes. Ne pouvait-il pas aller pisser ce pauvre homme ? Ou même avoir envie de se dégourdir les jambes, ou bien papoter quelque part avec une connaissance ? 
Et surtout, en mettant les choses aux pires, et en imaginant que mes pires craintes se réalisent, non, je n'allais pas mourir en ces contrées glaciales et hostiles. Non, je n'étais pas incapable de passer la soirée peinarde ici, même sans lui, et de prendre ensuite le métro et rentrer chez moi. 
Je savais tout cela et pourtant, une peur immense me tenaillait les tripes, montait comme une lame de glace dans mes poumons me coupant le souffle.
En filigrane, je ne perdais pas de vue que l'important était de ne pas laisser cette peur avoir raison de moi, avoir raison du moment. Il me fallait la canaliser pour aller au bout sans qu'elle n’abîme rien sur son passage, et surtout pas le bon moment que je m'offrais avec L. 
Car j'en ai connu, de ces moments de panique qui se finissaient en dispute ou en fuite. Non, ca, pas question !

La seule chose qui me sauve dans ces cas là (et il se présentent régulièrement), c'est de savoir que cela va passer, et de me répéter ce que ma psy m'a dit nombre de fois : "un adulte, on ne l'abandonne pas, et vous êtes adulte". Pourtant, je fus fort dépiter lorsque j'ai réalisé que je ne me débarrasserai jamais totalement de ce sentiment de mort. Cela revient, parfois au moment où je ne m'y attends plus.

Alors, vous vous en doutez, j'ai retrouvé L. 
J'ai mangé mon assiette en compagnie de la copine, distrayant mon angoisse en bavardant avec elle. Lorsqu'elle m'a demandé par deux fois ou était passé L., j'ai répondu d'un ton dégagé que je ne savais pas, puis qu'il ne devait pas être bien loin.
Non, il n'était pas loin, et il sembla visiblement très content de me retrouver. 

Rien, ni personne, ne pourra guérir définitivement cette plaie là. Et le pire qui pourrait arriver c'est de rencontrer un sauveur qui chercherait à me préserver de ce sentiment de danger de mort, modelant ses actions en fonction de ma névrose. Car cette peur, je dois la rencontrer pour m'y colleter, la dompter, apprendre à vivre avec du mieux possible. La surmonter, comme je l'ai fait hier, mais de mieux en mieux, en me faisant de moins en moins de mal.



5 commentaires:

  1. Rien que de lire, ça m'a angoissée. Cette une maladie insidieuse qui ne nous laisse jamais tranquille. Luttons !

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    1. Oui, ca fait suer grave sa race !!!!! Quand je réalise que je suis incapable de me débarrasser de ces fichues bouffées d'angoisse (et que même, à petite échelle ca m'arrive tous les jours) alors que je sais tout ce qu'il est humainement possible de savoir sur pourquoi, comment, et en quoi ca n'a rien à voir avec la réalité d'aujourd'hui, ca me bouffe l'enthousiasme :(

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  2. J'ai découvert il y a peu l'adjectif "abandonnique".
    Je crois pour ma part qu'on peut abandonner un adulte mais je ne suis pas psy. Dommage d'ailleurs, cela me permettrait de mieux appréhender mes relations avec les autres.
    Merci encore une fois Marionde pour ce billet et ce blog "journal pas si intime que ça".

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    1. La première fois que ma psy m'a expliqué qu'on abandonne pas un adulte, j'ai enregistré l'information mais je ne l'ai pas validé ;)
      Et puis, en me souvenant de ce qu'elle m'avait dit dans les moments "d'abandon", j'ai compris. Petit à petit.
      Alors non, Ol, on n'abandonne pas un adulte. Un adulte est capable de trouver d'autres secours, d'autres liens, il est même capable, normalement, de trouver les ressources en lui-même.
      Le sentiment d'abandon est tellement archaïque, tellement ancien dans le développement (c'est dans les premiers mois de la vie que cela se passe), la terreur qui en découle est tellement encrée, constitutive de la personnalité, que c'est extrêmement difficile de s'en défaire. Quand je ne me comprends pas, que je tourne en rond dans ma tête, il suffit que je me rappelle que tout me mène à celà, à l’abandon, pour comprendre. J'ai parfois l'impression que toute ma vie tourne autour de ca.
      Et pourtant, je t'assure, on n'abandonne pas un adulte.

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    2. Je dois encore être enfant alors... ;-) Boaw ! Non alors ! Sinon je n'aurais plus le droit de lire ce blog !!!

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