dimanche 7 avril 2013

Atelier d'écriture : Lettre à la petite sirène

Lors de l'atelier d'écriture d'hier, l'animateur nous a lu un extrait de la Lettre au père de Kafka. Je vous en recommande la lecture. Sur le net on trouve aussi une lecture d'extraits de cette lettre par Christine Angot, pour ceux qui n'aime pas lire.

Notre consigne : écrire une lettre, éventuellement faite pour ne pas être envoyée.

J'ai déjà écrit (et envoyé) ma lettre "au père", "à la mère" aussi, au demeurant. J'ai choisi autre chose. 

Chère Petite Sirène,

J'aime beaucoup ton histoire. Attention, pas celle de Disney où tu parais en rouquine inepte. Non. J'aime beaucoup ta vraie histoire, celle d'Andersen.

Tu es, chère Petite Sirène, le seul personnage de conte auquel je peux m'identifier jusqu'au bout, jusqu'à la fin. J'aime bien aussi Peau d’âne, mais, malheureusement, son histoire fini bien, elle se marie avec le Prince. Toi, chère Petite Sirène, ton histoire semble mal finir, et c'est heureux. Car, lorsqu'un conte fini bien, dans les flonflons d'un mariage et les larmes de joies, je décroche. Je ne me sens pas à la hauteur d'un heureux dénouement. Je suis jetée hors du monde du conte, hors du monde tout court, et je retourne à ma solitude et mon indignité. Moi ? Épouser le prince ? Allons bon ! 

On dit que ton histoire fini mal. Effectivement, tu te transformes en écume de mer, c'est comme si tu mourrai. On fait plus gai. Mais on fait difficilement plus vrai. Tu rejoins ainsi Le Petit Prince, autre conte que j'adore, mais lui c'est un garçon, qui rencontre une rose prétentieuse et fragile, et un formidable renard. Moi, je n'ai rencontré que des princes distraits. Ni rose, ni renard.

Avant, après l'école, je m'attardais et je jouais aux billes avec Mathias. Mathias n'est pas le premier prince distrait que je rencontre, mais c'est le premier que j'ai réussi à convaincre de jouer aux billes avec moi. Mais la fille qu'il a embrassé derrière le gymnase, ce n'est pas moi, c'est cette miniature d'Agathe. J'étais recroquevillée en haut du toboggan, ce qui me permettait de les apercevoir dans l'escalier interdit au public où ils s'étaient planqués. Mes jambes pliées sous moi me faisaient mal, mes pieds s'engourdissaient. J'étais comme toi Petite Sirène, dédaignée par le prince distrait, à souffrir mille morts dans mes jambes.

Ce soir là, pas de partie de billes, ni les suivants. Maintenant, je rentre plus tôt à la maison.

Oui, Petite Sirène, nous avons des points communs. Ce prince distrait, je ne lui en ai même pas voulu. Parce que j'ai moi aussi conscience de "ne pas en être". Comme toi, je cache une sorte de queue de poisson. Et il est bien naturel que le prince distrait aime et épouse une semblable quand toi et moi ne sommes que des imposteuses.

Moi, ce n'est pas vraiment une queue de poisson, je pense. En fait, je n'en sais rien. C'est un ensemble de choses difficiles à dire, même à toi Petite Sirène. Assurément, je n'arrive pas à la cheville de la minuscule Agathe, mais de plus, je ne suis pas de la même espèce. Je suis un monstre cachée parmi les humains. Une sirène parmi les humains si tu préfères, oui, c'est plus valorisant. Mais ça ne change pas grand chose : toi et moi devons nous taire, planquer notre queue de poisson, et laisser les humains entre eux.

Le docteur cervelle dit qu'on peut changer de conte. Ca me semble curieux, et pas très moral. Je pourrais te jeter, Petite Sirène, et choisir cette sotte de Belle au bois dormant par exemple ? Non, je ne pense pas. J'aime trop ta détermination, ton courage, et la liberté que tu prends en suivant ton désir, sans te plier à ta famille et à ta condition de sirène. Alors que la Belle au bois dormant se contente de dormir, et laisse tout le boulot au prince. 

Je te laisse, Petite Sirène, et passe le bonjour à tes sœurs de l'air.



vendredi 5 avril 2013

La canard d'Ithaque

Comme je l'ai raconté ces jours-ci, désormais, les hommes m'abordent plus facilement. Et même carrément facilement ! A deux par semaine on peut se demander s'il n'y aurait pas complot.

Mais, de même qu'une hirondelle ne fait pas le printemps (surtout cette année, qu'est-ce qu'on se les caille !), quand ça mord, c'est pas toujours du premier choix.

Remontons dans le temps, jusqu'au mec de l'expo. J'étais moyennement emballée par le physique du gars, et par son allure de vieil hippie. Et quand j'ai lu son mail, à peine de retour chez moi, la suspicion s'est amplifiée. J'avais ensoleillé sa journée, tout ça. Je le mis en garde : faire connaissance, rencontrer de nouvelles têtes, oui, mais précisais-je, je n'étais pas super open ces temps-ci. Quand il s'enthousiasma à l'idée de me revoir, et qu'il précisa combien il était impatient de me parler de ses nombreuses passions (qu'il me lista !), le doute n'était plus permis : ce type était un énième égocentrique placé sur ma route. Lorsque le lendemain matin, à 6h25, je reçu un mail qui commençait par : « mes premières pensées sont pour toi », j'ai manqué d'air.

J'ai donc renvoyé le monsieur à ses passions.

Et Monsieur Impulse alors ? Je lui ai envoyé un sms prudent, proposant que l'on fasse connaissance autour d'un verre. L'idée l'enchanta tellement qu'il me proposa de venir le rejoindre tout là-bas derrière le périf, en bout de ligne de métro, dans un endroit super : chez lui. Il me vendait le truc en disant que son appart était drôlement chouette, avec balcon (qu'est-ce que ça peut me foutre ? Je cherche pas à investir dans la pierre !), et que c'était là qu'il recevait les gens très importants pour son métier d'artiste. Une bonne adresse en somme, mondialement connu. Je n'avais plus qu'à me féliciter de ma bonne fortune et remercier le grand homme de s'intéresser à mon insignifiante personne.

Je suis peut-être vieille France, mais un inconnu qui me propose de venir chez lui direct (à Tataouine en plus), je prends ça pour une invitation à écarter les cuisses rapidement et sans manière. Probable que la bière serait tiède et que les préservatifs seraient à ma charge. Je connais la musique ! Même si c'est lui qui voulait me jouer du piano vu que c'est son instrument (et peut-être surtout du pipeau).

L'échange tourna alors à l'aigre. Et malgré les smiley qu'il utilisait à foison, je suis restée plus que dubitative quand je lu : « Tu crois que je voulais te sauter ?? Tu te prends pour un sex symbol ;) ?!? :) ». Çà restait romanesque en un sens, mais on passait de L'Astrée à Nana sans transition. Me suis pas démontée, je lui ai demandé : « pourquoi ? Tu sautes que des sex symbol ? » Ambiance, ambiance...

Résumons-nous. Il y a du changement, indéniablement. Mais plus dans la forme que dans le fond. Je me fais l'effet du vilain petit canard. J'ai quitté ma famille qui me traitait mal et dont je me sentais si différente. Depuis j'erre à la recherche de ma vraie famille, en subissant diverses avanies. Cette série de messieurs qui me courent après dans la rue ou les couloirs d'expositions ne semblent être qu'un épisode supplémentaire de l'épopée. 

On pourrait aussi penser à Ulysse et son périple. Et pendant que j'irais de Charybde en Scylla, une improbable Pénélope vieillirait en une Ithaque de légende, peinant à défaire et refaire son éternelle tapisserie.

jeudi 4 avril 2013

L'effet Impulse sans Impulse

Vous vous souvenez ? Je parle d'un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaitre. Et même les moins de 30.




Ce soir, je sors du ciné (un navet) et je remonte le canal pour rentrer.

Tout à coup, je vois un mec à coté de moi qui me parle. J'enlève mes écouteurs et le mec me fait : "excusez-moi de vous déranger mais... j'étais assis au café, là, et... je voulais vous dire... vous êtes une très belle femme ! Voilà ! Alors j'ai fait comme dans les romans, j'ai couru, je vous ai rattrapé".

J'ai ri. J'ai dit merci. Le mec avait une bonne tête, un sourire un peu intimidé mais engageant. Et je me suis demandé s'il y avait un concours d'ouvert quelque part, vu que mercredi dernier il m'est arrivé un truc un peu similaire.

Le mec, encouragé par ma bonne humeur, a continué : "j'étais assis au café, là-bas, et je vais y retourner mais... Si... Je serais ravi de faire votre connaissance alors... si vous.. J'aimerais qu'on reste en contact !"

J'ai bien aimé ses hésitations, et ses élans soudains pour arriver à me dire ce qu'il voulait. C'était courageux, mais sans forfanterie. Il était dans ses petits souliers mais était décidé à aller au bout de son idée.

Je lui ai proposé de me donner son numéro de téléphone, et parce que je suis un peu garce, je fais : "vous avez de quoi me le noter ?" tout en avisant la mise du mec : pas une pochette, pas un blouson, il était sorti d'un bond du café, il y avait peu de risques qu'il ait un stylo et un papier dans la poche de son jean. Il fait alors une mine déconfite, mais se reprend : "vous avez un téléphone !" me répond-il en me montrant mon sac. 

Et pendant que j'enregistre son numéro sur mon smartphone :
- Vous êtes artiste ?
Il est marrant, piqué là, un peu raide mais le sourire aux lèvres. Il semble monté sur un petit ressort, il danse un peu, à la façon d'un enfant heureux de vous voir, qui sait qu'il ne doit pas tout de suite vous sauter dans les bras mais qui en meurt d'impatience.
- heu... un peu. En quelque sorte.
- Ah oui ? Vraiment ! Vous... ?
Ca a l'air de lui plaire. Mais je ne saisi pas bien en quoi cette question est importante pour lui.
- J'écris (oui, mon job qui me fait vivre, c'est beaucoup moins sexy, je me vends un peu. Bon. C'est grave ?)
- Des romans ? Des scénarios ? 
J'ai l'air de lui plaire de plus en plus. Il passe d'un pied sur l'autre, tout excité.
- Des romans.
- Ah ! Et bien vous voyez, aujourd'hui, c'est comme dans un roman !
Et, passant du coq à l'ane :
- Vous vivez avec quelqu'un ? Vous êtes célibataire ?
- Célibataire (Je le regarde par en dessous, me demandant jusqu'où va aller l'interrogatoire, tout en me concentrant sur mon smartphone rebelle)
La réponse semble le ravir.
- Vous avez des enfants ?
- Non. (et comme j'ai fini par arriver à enregistrer mon tout nouveau contact) La suite de l'interrogatoire sera pour une prochaine fois. A bientôt.

Je pense qu'il tenait absolument à garder le contact, à parler, pour ne pas me laisser filer. 

Et là, en écrivant, je me demande si nous nous sommes dit au revoir, je ne me rappelle pas, est-il possible que j'ai été si mal polie ? Cela semble bien peu probable, mais j'étais, disons... quelque peu surprise. 

Il semble bien que les choses changent et que, sans que je m'en rende compte, l'effet que je produis sur les gens évolue sensiblement. Je suis définitivement "in progress" !




mardi 2 avril 2013

"Les mots pièges qui alimentent les maux" par E.

E. m'envoie un texte à publier, réponse au billet sur les mots pièges.

E. et moi avons une façon très différente d'aborder le monde et la vie. Je n'en fais pas un casus belli. Je suis même intimement persuadée que c'est ce qui fait notre attirance mutuelle. L'inconnu est toujours plus désirable que le rebattu. Mais il y a avec E. un mélange étonnant entre le connu et l'inconnu : j'ai la sensation que personne ne me connait mieux que lui, et j'ai également la sensation de très bien le connaître, et en même temps j'ai la certitude que nous vivons dans des mondes totalement différents et assez impénétrables l'un à l'autre. Non, vraiment, je n'en fais pas un casus belli, mais ça n'est pas toujours confortable.


Les mots pièges qui alimentent les maux.

Il est intéressant de regarder en quoi les mots pièges le sont souvent par « omission » de les situer dans leur cadre de référence. L’exemple proposé par Marionde dans « les mots pièges » lorsqu’elle se sentait « mauvaise » alors que nous parlions de contamination de l’Adulte par l’Enfant illustre parfaitement ce constat.
Avant de poser une hypothèse sur ce qu’il s’est peut être joué entre nous, il me semble nécessaire de présenter quelques concepts d’Analyse Transactionnelle.
Les états du moi
Les termes Enfant, Adulte, Parent, avec des majuscules, sont des concepts qui appartiennent à une théorie psychanalytique établie par le psychiatre Eric Berne (né à Montréal en 1910, mort aux USA en 1970) entre 1950 et 1970. En s’appuyant sur le travail de Paul Federn (proche de Freud né à Vienne en 1871 mort à New York en 1950) et sur l’observation de ses patients, il conclut que la structure de la personnalité comporte des émotions des pensés et des comportements qui peuvent être :
  • Introjectés à partir des figures parentales : le Parent.
  • Congruents et en lien avec la réalité : L’Adulte.
  • Vestiges des vécus infantiles restés fixés pouvant apparaitre de façon non maitrisée dans la vie courante : l’Enfant.

Eric Berne modélise ce concept par trois cercles empilés verticalement et se tengentant

Il observe que certaines personnalités excluent pratiquement la totalité d’un état du moi, il nome cela l’exclusion. Chacun aura croisé dans sa vie une personne donneuse de leçons ne prenant jamais le temps de plaisanter, de se détendre, de faire l’amour,… Qui exclue presque totalement son Enfant.
De la même façon il observe que le Parent et/ou l’Enfant peuvent empiéter sur l’Adulte. C’est cela qu’il nome la contamination. Par exemple, une contamination de l’Adulte par le Parent peut correspondre à une personne qui rationalise et démontre une valeur parentale par l’utilisation de généralisations, de grandiosités, de minimisations,… « Les noirs sont bien montés », « les maghrébins sont des voleurs », « Les femmes ne savent pas conduire ». La contamination de l’Adulte de cette personne par son Parent la conduit à véhiculer ce genre de préjugés qu’elle estime comme une réalité dans l’ici et maintenant.
Bien entendu, la théorie de l’Analyse Transactionnelle comporte beaucoup d’autres concepts qu’il n’est pas nécessaire de développer ici. Je ne mettrais en avant que et les Scénarios de vie et les Jeux Psychologiques.


Le scénario de vie
Selon Eric Berne, l’enfant tout petit peut rencontrer des situations insatisfaisantes et répétitives pour lesquelles il n’est pas en mesure de donner un sens. Ces situations sont bien souvent générées par l’absence, les dysfonctionnements, les méconnaissances,… des adultes qui s’occupent de lui. Pour supporter la situation, l’enfant prend des décisions qui restent imprimées dans son inconscient et qui conduiront ultérieurement sa vie d’adulte.
Il faut prendre en compte que ces décisions prises avec les moyens dont dispose un enfant de cet âge (très précoce), sont souvent inadaptées aux situations rencontrées par l’adulte qu’il deviendra. Cet adulte n’aura généralement pas conscience du mécanisme qui le pousse. C’est ainsi par exemple que certains reproduisent toute leur vie les mêmes situations d’échec.

Les jeux psychologiques
C’est avec les jeux psychologiques et son ouvrage : « Des jeux et des hommes » qu’Eric Berne et l’analyse transactionnelle ont été connus du grand public à la fin des années 1960. Le jeu est une séquence de vie qui se joue à deux ou plus et qui conduit le perdant à ressentir un malaise plus ou moins profond suivant l’intensité du jeu.
  • Le joueur A identifie inconsciemment un point faible chez B.
  • A lance un appât souvent anodin, B s’en saisit (c’est son point faible), il y a plusieurs échanges entre A et B.
  • Il y a ensuite un coup de théâtre initié par A.
  • B ressent un gros malaise.
  • A et B tirent leurs bénéfices (négatif pour B, négatif ou ponctuellement positif pour A)
Les querelles de couples qui se jouent pendant des années sur les mêmes sujets illustrent parfaitement ce qu’est un jeu dans la vie de tous les jours.
Les jeux mis bout à bout, tout au long de la vie permettent de maintenir en place le scénario et de ne pas remettre en cause les décisions prises par l’enfant.
Bien entendu, il y a en arrière plan de ce mécanisme une grande part d’inconscient.


Une fois ces trois concepts posés, comment interpréter la perception de Marionde qui se sentait « mauvaise » lorsque nous parlions de la contamination de mon Adulte par mon Enfant ?
Marionde connait très bien l’Analyse Transactionnelle et devant son incompréhension du terme « contamination » je lui ai rappelé ce qu’Eric Berne mettait derrière. J’utilisais ce terme pour parler de difficultés qui touchent à mon enfance et qui donc, me sont propres. Alors, pourquoi cette perception ? Pourquoi Marionde se voit comme « un toxique narguant un pauvre abstinent » ?
Je formule l’hypothèse qu’il s’agit peut être de l’amorce d’un jeu psychologique entre nous. Cette réponse au texte «Les mots pièges » est peut être une façon pour moi de « saisir l’appât ». Nous verrons la suite que nous donnerons à cette séquence de vie.
Si l’hypothèse ci dessus est exacte, Marionde et moi pouvons nous interroger en quoi ce jeu vient renforcer et inscrire dans la durée nos scénarios respectifs.

Bien à vous tous
E

samedi 30 mars 2013

Contenance

Il y a quand même eu des signes précurseurs.


Je n'ai rien dit de mes séances de jambes en l'air avec L. Pourtant, il y aurait eu matière. Je ne vous ai rien dit de mes quelques rendez-vous ces derniers mois avec G. Pourtant, il y avait là aussi de quoi faire. J'aurai pu vous conter mes déjeuners et pots successifs avec E. Je m'en suis bien gardée. Pourtant, là, pas de détails scabreux, notre relation est platonique désormais. 

J'ai écrit deux "romans" autobiographiques. Le troisième ne le sera pas.

Cela ne lassait pas de m'interroger. Après m'être largement montrer, exhibée, mise à nue, je me mettrais à avoir des pudeurs de vierge ?

Oui, mais non.

Pourtant, je vous rassure, ma vie m’intéresse toujours, et de plus en plus. Et c'est peut-être là que réside le mystère.

J'ai longtemps été vide. Vide de moi, vide d'évènement. Multiplier les rebondissements, les aventures, les moments remarquables (en positif ou négatif), était une solution pour nourrir mon vide, ce tonneau des danaïdes.
Pour que ma vie prenne une dimension quelconque, pour qu'elle existe vraiment, j'ai aussi trouvé une médiation formidable : j'ai écrit. C'était une joie féroce que de se sentir exister, enfin ! Grace à ce que j'écrivais. Grace à mes romans, grâce à mon blog ou autres lieux d'écriture et de publication. En forçant le trait, je dirais que je ne vivais vraiment les choses qu'en les écrivant, mieux en les relisant. Le summum de la sensation d'avoir vraiment vécu "ça" étant que d'autres le lisent, et le commentent. Si cela existait pour les autres, c'est que ça existait vraiment.

Force m'est de reconnaître que, durant presque toute ma vie, je n'ai vraiment exister que dans et grâce au regard des autres. Tout en prétendant me foutre comme d'une guigne de ce que pouvait penser les gens. Ce qui était en partie vraie : peu importe ce qu'ils en pensaient pourvu qu'ils en pensaient quelque chose ! Pourvu qu'ils me voient, m'accordent une existence.

Tout cela est bien triste.

Donc, m'interrogeant sur mes pudeurs soudaines, j'ai réalisé cette chose étonnante : j'existe en moi désormais, en dehors de tout regard, en dehors de toute validation par autrui. Je ne dis pas que je me suffit à moi-même, non. Ce fantasme m'a quitté en même temps que mon besoin de "validation extérieure" pour vivre. Je dis que en moi il n'y a plus le vide, il y a du plein. Ma vie est en moi, elle n'est plus dehors aux quatre vents, à la grâce de celui qui la ramassera et me la rendra toute sale et déformée.

J'ai des frontières désormais, qui contiennent des choses intimes et qui doivent le rester. Ou bien, si je les donne, c'est en cadeau, c'est chose précieuse que j'offre. Je ne suis plus un terrain vague ouvert à tous.

Il y a un inconvénient à cela malgré tout. Je me sens fragile. Toutes ces choses en moi, toute cette vie, c'est fragile, c'est précieux. Moi qui, souvent, ne me suis pas ménagé, ai affronté des situations douteuses, voire dangereuses, je me sens menacée par quelques aléas qui peuvent sembler mineurs. Les petites tempêtes du quotidien battent mes côtes. Je ferme les ports et les frontières pour consolider mon pays en devenir.




mercredi 27 mars 2013

In progress

Un mystère est en passe d'être résolu.

Pendant longtemps, je me suis étonnée que les hommes ne m'abordaient pas dans la vie réelle. D'ailleurs, ils ne me regardaient même pas. J'en étais donc quitte pour draguer sur le net. Je me sentais moche et je tentais donc de vérifier que, grâce au net, on s'attache moins au physique et plus à la beauté intérieur. Rien que d'écrire ça je suis à la limite de faire pipi dans ma culotte de rire, mais que voulez-vous on se raccroche à ce qu'on peut.

Et puis, il eu cet épisode poignant, reconnaissons-le, où j'ai pleuré dans les bras de E. (il y a trois ans environ) parce qu'il m'a dit que j'étais belle. Il a ajouté que j'avais bien le droit, moi aussi, d'attirer les regards des hommes. C'était la première fois qu'on me disait que j'étais belle, ou la première fois que je l'entendais. 

Depuis ce jour, je suis belle. 

Et petit à petit j'ai attiré le regard des hommes dans la rue. Parce que j'ai entendu aussi cette évidence : les hommes ne se retournent pas sur la beauté, il se retourne sur ce qui est potentiellement baisable. Ce qui n'est pas du tout la même chose. Une beauté froide dont on sent qu'elle a les cuisses soudées n’attire guère les regards, quand un petit boudin à l'air déluré remporte les suffrages. Je me sentais belle, restait à avoir l'air délurée. 
Aujourd'hui, c'est devenu un jeu : dans la rue, dans le métro, je comptabilise les oeuillades et les têtes retournées, et je m'en brosse l'égo. Une vraie cagole !

Mais on ne m'abordait pas, sauf de façon tellement vulgaire que c’était surement des actes de sabordage désespérés, voire une vengeance personnelle contre les femmes qui trouvait son exutoire.

Le frotteur de noël, de sinistre mémoire, fût une exception. A moins qu'il ne soit le premier d'une longue lignée.

Aujourd'hui, j'ai été abordé par un collègue, dans une expo professionnelle. Le truc tellement improbable que j'ai d'abord cru que le type m'avait pris pour quelqu'un d'autre. Peut-être ressemblais-je à s'y méprendre à quelqu'un de sa connaissance, ce qui expliquait qu'il me cause ainsi, de but en blanc, du prospectus que je venais d'attraper dans un distributeur.

Le gars était intarissable  trouvant toujours à relancer la conversation quand moi je restais quelque peu sur la réserve. Il faut dire que son air d'ancien hippie sur le retour m'a incité à penser qu'il s'était égaré à la cité des sciences, au milieu du troupeaux de collègues (Ah ! Quel beau métier, professeur !* devait-il penser.) Mais que nenni, nous échangeâmes sur nos disciplines respectives. Puis, comme nous passions devant l'expo sur l'univers, sur le boson de Higgs et la physique quantique. Je vous le dis tout net, le boson de Higgs, les multivers et autre chat de Schrödinger sont les incontournables de cette année et certainement de la suivante. Si vous ne voulez pas passer pour un demeuré, renseignez-vous. Lisez les oeuvres de vulgarisation de Klein (Etienne, pas Yves), lui aussi un incontournable en société, ou matez ses vidéos sur youtube.

Mon cher collègue donc, après m'avoir taillé un bout de bavette, s'est élégamment éclipsé pour me laisser visiter l'expo tranquille, non sans m'avoir glissé ses coordonnées dans la main et m'avoir quelque peu arraché mon mail. De fait, assez estomaquée par la leçon de drague que je venais de recevoir, je n'ai pas eu le coeur de le priver de cela.

Il n'a pas perdu de temps. J'ai déjà un mail dans ma boite, rédigé avec une orthographe plus rigoureuse que la mienne. A vrai dire, je me tâte. L'histoire est mignonne mais le mec me laisse assez indifférente. Pour l'instant. Ou pour toujours. Je ne sais. 

Mais, la bonne nouvelle, c'est que je suis désormais accessible. On m'aborde, on me cause, je ne réfrigère plus le peuple à 20 mètres à la ronde. Et même on me fait une petite cour fort agréable. Cela suffit à mon bonheur.


* Attention, contrepèterie !

mardi 26 mars 2013

Petits déjeuners à Prague


Prague, c'est très bien. J'ai beaucoup aimé. Même seule. En fait, je crois bien que j'ai aimé Prague parce que seule. J'ai, à vrai dire, un rythme à moi. Plutôt placide. Un brin contemplatif. La compagnie en voyage m'agite, voire m'agace.

Où j'ai dormi


Le petit déjeuner à l'hôtel est un moment privilégié pour observer les couples. Et constater que, décidément, on est mieux seule que mal accompagnée. Et même, mieux seule qu'accompagnée tout court.

En arrivant dans la salle à manger de l'hôtel, j'avise un mec assis tout seul. C'est rare les gens qui voyagent tout seul. Un quelque chose m'agace chez ce type. La trentaine veule, il est affalé dans des vêtements informes et sans couleurs bien déterminées. Son regard peine à se fixer, il papillonne à la recherche d'un but, d'un point de fixation, qui arrive sous la forme d'une demoiselle de son age mais aussi raide qu'il est mou. Elle ne descend pas les trois marches qui l'amèneraient dans la salle à manger, non. Elle hèle de loin et de toute sa hauteur son caniche compagnon, d'une voix glaciale et en agitant un index sans appel. Elle articule quelque chose. Le caniche secoue la tête : il ne comprend pas. Elle lève les yeux au ciel, s'agace. Il se lève et trotte, l'échine basse. Il se tient cependant à bonne distance de sa maîtresse, la mine et la posture serviles. D'ailleurs elle a reculée lorsqu'il s'est approché. Pour éviter de le toucher ou le faire avancer encore : vient mon toutou, viens, mais bats les pattes !
Elle lui donne ses ordres : « fait moi une tasse moitié café moitié chocolat, faut que je vois un truc à la réception ». Il obtempère et va tracasser le distributeur de boissons chaudes. Lorsqu'elle finira pas s'asseoir du bout des fesses en face de lui elle déclarera d'un ton pincé que ça aurait été meilleur chaud.

Ils arrivent à la queue leu leu, elle devant, lui derrière. Ils suivent le même chemin devant le large et copieux buffet. Elle s'approche des viennoiseries, il fait de même. Mais elle découvre la vaisselle non loin et se détourne de son but premier pour aller se servir un verre de jus d'orange, il fait de même, dans son sillage, à quelques secondes de distance, d'un geste identique. Elle retraverse vers les viennoiseries et le pain, son homme sur ses traces. Elle opte pour deux tranches de pain aux céréales qu'elle pose sur une assiette. Son type hésite, se désuni. Sa main s'envole comme à regret vers le pain aux céréales mais son regard couve les viennoiseries. Dans un mouvement tournant, il attrape une tranche de pain et choppe au passage, comme si de rien n'était, une poignée de mini-viennoiserie. Mais il a pris du retard, sa compagne a filé à l'autre bout, non sans prendre note de la désertion de son monsieur. Dans ses yeux, le contentement le dispute à l'agacement. Elle est à la fois contente que son mec prenne un peu les choses en mains, qu'il montre de l'initiative, selon ses capacités. Et en même temps il l'agace à ne pas faire ce qui est prévu. Du coup, elle ne va pas le rater : il sait combien de calories il y a dans ces petites saloperies ?

Cimetière juif et sa mangeoire à oiseaux


Ils sont vieux, ils doivent fêter leur noces de marbre ou de je ne sais quel truc solide. Sans un mot, et même sans un regard l'un pour l'autre, sans concertation, lui s'occupe de griller un gros tas de tranches de pain de mie pendant qu'elle remplie des tasses et des verres. Dans un ballet singulier, où chacun semble pris dans sa propre musique, ils vont et viennent comme s'ils n'appartenaient pas à la même dimension, mais avec un but commun : rapatrier sur la table tout un tas de truc et de machins, par série : elle les confitures, lui les assiettes de charcuteries, elle les liquides, lui les tartines. Ils finissent par s'asseoir l'un en face de l'autre, toujours sans un regard et sans une parole, comme deux fantômes. Il plonge dans la tasse de café que vient de sucrer la femme. Elle attrape avec voracité deux tranches de pain grillé qu'il vient de poser sur la table. Et si, un matin, monsieur avait envie d'un thé et madame d'un pain au chocolat ? Un monde clos et rance s'écroulerait pour cause d'air frais ? Les noces de marbre voleraient en éclats de rage ?

Ils sont quatre, deux couples interchangeables. Il sont beaux, ils sont minces, ils ont des lunettes discrètes mais néanmoins coûteuses qui corrige leur presbytie. Ils défilent et virevoltent dans la salle à manger. Les dames exhibent leur formes élancées dans des jeans moulants mais quand même un peu usés. Les hommes ont un pull noué autour de leurs épaules contrastant savamment sur la polaire. Tout le monde porte des chaussures de marche à crampons, des Aigles. La cinquantaine conquérante, ils regrettent que tout ne soit pas bio sur le buffet, mais garde un sourire zen aux lèvres. Ils paradent. Je suis au spectacle. Ils sont beaux, ils sont riches, ils sont heureux ou font semblant de l'être, ils sont écologiques, ils sont équitables, et ça doit se savoir !

Place de la vielle ville, à quelques heures du départ

Bref, chaque journée à Prague commençait par un moment d'épiphanie : je me frottais les mains d'être seule, merveilleusement tranquille.